La course neutralisée en plein Atlantique. Thierry Chabagny : "on patiente au milieu de nulle part"

Curieuse situation pour les 18 marins encore en course sur la Lorient Horta Solo. A environ 500 milles dans l'ouest de Lorient, la première étape est neutralisée suite à une tempête qui barre la route des Açores. Les Figaristes patientent au ralenti en attendant le meilleur moment pour mettre le cap sur Horta. Joint au téléphone satellite, le skipper de Gedimat raconte.

Peux-tu nous résumer la situation ce mardi midi ?

"Et bien disons que nous sommes en mer au milieu de nulle part. On patiente ! Deux d'entre nous (Nicolas Jossier et Yannig Livory) ont décidé de faire demi-tour hier et rentrent vers la Bretagne. Nous ne sommes donc plus que dix-huit solitaires. Nous avons affalé les spis hier soir et nous nous sommes regroupés depuis la décision du Comité de course d'annuler cette première étape et de nous demander d'aller à Horta en convoyage. On navigue au ralenti, sans voile d'avant, avec deux ris dans la grand-voile. On discute beaucoup entre nous à la VHF : chacun prend des fichiers météo, livre son analyse, propose des choses… On essaie de trouver le meilleur moment pour mettre le cap sur les Açores. Mais ce n'est pas simple car même en mode convoyage les conditions seront très rudes, notamment l'état de la mer avec cette tempête qui n'évolue pas vite et nous barre le chemin. En même temps, il ne faut pas aller trop vite pour ne pas se faire aspirer par cette dépression très creuse, comme on n'en a pas vu depuis l'hiver dernier."

Tu emploies le mot "tempête"… Peux-tu préciser ?
"C'est assez simple, il y a clairement une dépression très creuse sur les Açores. J'ai vu des fichiers avec 48 noeuds de vent, ce qui peut vouloir dire 60 noeuds (environ 110 km/h) dans les rafales et une mer très grosse. On a vu des prévisions de vagues de 8 mètres de haut, potentiellement des déferlantes… C'est donc une sage décision de neutraliser la course et d'annuler cette première étape, mais maintenant il faut savoir à quel moment mettre le cap sur les Açores. Il ne faut pas oublier que la mer restera très grosse, même une fois que le vent aura faibli. Et ça risque d'être fort entre jeudi et dimanche."

Donc il ne faut pas arriver aux Açores avant dimanche ?
"Je dirais même qu'il faut calculer sa route pour arriver là-bas lundi… En tout cas avant dimanche ce n'est pas raisonnable. Même en naviguant en bon marin, en bon père de famille et évidemment plus du tout en mode course. En eau potable ça ira, mais en réserves de nourriture ça risque d'être un peu court, j'avais prévu 8 jours. Surtout, il faut vraiment faire attention au bateau, bien préparer chaque manoeuvre, être très concentré. Car même en attendant que le plus gros passe, on peut toujours prendre 45 noeuds de vent et une mer casse-bateaux."

Cette situation est rarissime en Figaro. Tu as déjà connu ce genre de chose?
"Sur ma première Solitaire du Figaro en 2001, l'étape vers l'Irlande avait été annulée pour les mêmes raisons. Il y a eu une Cap Istanbul aussi, que j'avais courue avec Armel Tripon et où nous avions été neutralisés en Grèce. Mais il y a un paramètre de plus aujourd'hui : nous sommes loin de tout, il n'y a pas de bateau militaire ou de bateau accompagnateur qui suivent la course et nous ne sommes pas à portée d'hélicoptère. En cas de pépin, c'est évidemment une donnée à intégrer dans la réflexion, en plus de celle de potentiellement mettre des sauveteurs en danger. Donc oui c'est assez inédit… A la VHF on sent que certains ont du mal à supporter cette attente en mode convoyage. Moi ça va, j'ai hélas l'expérience du démâtage sur la Transat AG2R La Mondiale et d'une quinzaine de jours seuls avec Erwan Tabarly, au milieu de nulle part également. La différence c'est que là j'ai un mât et que je peux envoyer des voiles si je veux ! C'est forcément un peu étrange, mais c'est aussi agir en bon marin que de ne pas continuer la course coûte que coûte. Le risque de casse était élevé en mode course et ça n'aurait servi à rien d'arriver avec un bateau détruit ou qui a perdu son mât et ses voiles. Maintenant il reste à trouver la route la plus safe pour rejoindre Horta."

Lorient Horta Solo  //  09/09/2014
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