"J'ai été un peu trop joueur "

Après quelques heures de sommeil, le skipper de Gedimat revient sur cette dernière étape de La Solitaire, entre Roscoff et Dieppe. Très posé comme toujours, Thierry Chabagny analyse avec lucidité cette édition 2013 qu'il termine à la 16e place au classement général.

Cette dernière étape a été marquée par du vent fort surtout dans sa deuxième partie. Comment l'as-tu vécu?
"En fait cette étape était compliquée dès le début, en partant à contre-courant. Il fallait chatouiller les cailloux, essayer de couper les trajectoires des autres pour gagner un peu de terrain. De ce point de vue c'était sport dès le départ. Il fallait jouer les bascules de vent et de courant sur toute la première partie en mer d'Iroise. C'était vraiment un jeu stratégique très intéressant…"

Il y a eu plein de petits coups en permanence, c'est cela?
"Plein ! C'était permanent, très varié. On ne voyait rien… J'ai vu la bouée de la Chaussée de Sein émerger de la brume à 40 mètres de moi. Le passage du chenal du Four contre le courant était incroyable aussi, au petit matin. De temps en temps, la nappe de brume se lève et tu vois tous les bateaux autour de toi d'un seul coup ! C'est assez impressionnant. Au tout début de la première traversée de Manche, j'ai eu droit malheureusement avec quelques autres à une petite bulle de pétole très énervante, parce que totalement imprévisible : tu vois les bateaux à quelques mètres partir et toi tu restes scotché ! C'est rageant. Cette première traversée a été relativement paisible, même si j'avais toujours ce mal de dos qui ne m'a pas aidé non plus. Au près océanique, légèrement ouvert, il fallait juste veiller à avoir le bon angle. Après, le vent n'a cessé de fraîchir jusqu'en Angleterre."

Et c'est sous les côtes anglaises que les choses sérieuses commencent, côté conditions ?
"Oui, le vent monte à 35, puis 37 nœuds. J'étais déjà à 15 nœuds de vitesse sous génois ! C'est beaucoup, donc j'ai un peu temporisé pour envoyer le spi. Mais à la réflexion c'était une erreur. Ce qu'il fallait faire c'était envoyer aussitôt, affaler pour passer les pointes sous génois et renvoyer le spi derrière. J'ai été trop conservateur, sans doute. C'était nuit noire, j'ai envoyé le spi dans une mer démontée et plus de 30 nœuds de vent, mais une petite heure trop tard. Ensuite les écarts n'ont fait que s'étirer au profit des bateaux de devant. A bord là, c'est ambiance piscine : tu baignes dans l'eau jusqu'à la ceinture, accroché à la barre en permanence pour continuer à aller vite et sans faire de bêtises. Sous petit spi dans 30 nœuds à 130 degrés du vent, ça avance vite un Figaro! Des pointes à plus de 20 nœuds... Les écarts étaient faits, mais il faut se battre dans chaque petit groupe et bien anticiper ta manœuvre quand tu sais que derrière la bouée de Fairway of Needles tu vas avoir droit à un bord de reaching bien musclé lui aussi. Et là je suis content parce que je suis allé très vite sur la deuxième traversée de la Manche, avec un ris dans la grand-voile et solent."

Quel bilan global tires-tu de cette Solitaire 2013, terminée à la 16e place au général?
"Je venais pour mieux évidemment donc côté résultat comptable, c'est un peu dur à encaisser. Je suis content de la première étape. Après quand on regarde bien, je fais de belles choses mais elles ne vont pas au bout. Le coup que je tente en allant vers la côte à 30 milles de Gijon, qui est potentiellement gagnant, ne passe pas et plombe mon classement général. Il fallait peut-être un peu moins parier. Côté positif, je vois bien que je n'ai aucun souci de vitesse ou de trajectoire, je n'ai pas oublié comment on fait du bateau à voiles! Je crois que j'ai juste des réglages de curseurs à faire entre l'envie de gagner, la prise de risques et ce qu'il est possible de faire raisonnablement à certains moments de la course. J'avais peut-être trop envie de gagner et sur cette Solitaire là j'ai posé trop de milles sur la table des paris. J'ai été un peu trop joueur. Mais c'est aussi la prise de risques qui est intéressante dans les courses de bateaux..."

Solitaire du Figaro 2013  //  23/06/2013
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