"Tout s'est joué sur la première heure de course !"

Le skipper de Gedimat revient sur cette troisième étape de La Solitaire du Figaro Eric Bompard Cachemire, entre Gijon et Roscoff. Il explique sa route et pourquoi elle n'a pas payé, la fameuse bulle anticyclonique prévue par tous s'étant en fait décalée vers l'Est. Gedimat reste 17e au classement général.

Peux-tu nous expliquer comment s'est déroulée pour toi cette troisième étape?
"Rétrospectivement, on voit qu'en fait tout s'est joué dans l'heure qui a suivi le départ ! Parce que c'est à ce moment-là que se sont décidés les positionnements des uns et des autres. A l'île d'Yeu, la course était déjà jouée… Dès le départ c'était chaud car le petit parcours était prévu pour du vent faible et en fait un nuage nous a apporté jusqu'à 18 nœuds de vent ! Du coup il y a eu beaucoup d'embouteillages aux bouées, des bateaux se sont même touchés. Dès la fin de ce parcours, chacun a suivi son idée. J'ai commencé par tirer la barre pour me dégager avec en tête de virer de bord dans le refus qui devait arriver. Il est effectivement arrivé… mais une heure plus tard le vent a adonné de nouveau en grand : le vent de nord est devenu du vent d'ouest ! A ce moment-là, j'ai pris le parti de gagner de la latitude nord, avec une route un peu moins dans l'est que ceux qui avaient continué à abattre. J'étais plutôt bien dans ce groupe où il y avait aussi Armel Le Cléac'h. Cette idée avait deux objectifs : se dégager du front nuageux de Gijon qui générait des grains et surtout faire une route plus à l'ouest de la route directe vers l'île d'Yeu pour anticiper la fameuse bulle anticyclonique que tout le monde craignait."
 

C'était une bonne idée sur le papier ?
"Oui, ce positionnement dans l'ouest devait être payant dans la mesure où la bulle était sur la route. Cela permettait de s'écarter des zones sans vent. Dans cette configuration, sur laquelle tout le monde était d'accord avant le départ, il ne fallait pas être dans l'est parce qu'on avait toutes les chances d'y être très fortement ralentis, voire arrêtés. Sauf que ça n'a pas été le cas du tout : la bulle anticyclonique a dû se décaler dans l'est plus vite que prévu et ceux qui étaient partis à droite n'ont pas été ralentis du tout ! Au contraire, ils ont été largement favorisés! Conclusion : tous ceux qui comme moi on fait un investissement nord/nord-ouest ont beaucoup souffert. C'était un peu le monde à l'envers en arrivant à Yeu. Et là, la course était jouée. Car ensuite, c'était le petit train, les uns derrière les autres, sans possibilités d’attaque…"

La remontée le long des côtes bretonnes n'a pas dû être très drôle...
"Entre Yeu et Sein, la mer était vraiment difficile : courte, croisée, avec le bateau qui tape tout le temps. Le raz de Sein était un vrai carnage. Il y a eu une heure derrière La Plate où on s'est fait littéralement démolir, en escaladant des vagues de trois mètres de haut super courtes… Ce n'était pas très fun ! Heureusement, ensuite c'était enfin sympa car on a pu naviguer sous spi jusqu'à l'île de Batz. Ce passage faisait du bien. Sauf qu’une heure après les premiers, on commençait à avoir d'une part le courant de marée défavorable et d'autre part le vent qui mollissait… ce qui a accentué les écarts à l’arrivée. Les premiers ont bénéficié d'un scénario idéal car leur timing a pu leur faire profiter des courants favorables très longtemps : ils ont été aspirés par le raz de Sein et ont enchainé tout le reste jusqu'à l'arrivée avec le 'jus'. C'est un truc qu'on fait souvent en convoyage et qui est super quand tu le réussis : ici tu peux bénéficier d'une marée très longue - jusqu'à 8 voire 10 heures de courant favorable! Mais cela n'a fait que creuser les écarts car, comme je disais tout à l'heure les jeux étaient faits depuis Yeu et même depuis le positionnement de départ."

Si on comprend bien, tu as fait ce que tu voulais mais ça n'a pas payé?
"C'est exactement ça : je vais où je veux, avec un schéma clair en tête, une stratégie logique et dans le groupe où je me retrouve je m'en sors bien… mais ce n'est pas le bon groupe pour gagner. Je suis forcément très déçu, même s'il y a encore de très bons marins derrière moi au classement général. J'en viens à me demander si ça vaut bien le coup d'étudier la météo pendant deux jours, vu que ça fait deux fois que les conditions ne sont pas du tout conformes à celles annoncées et que je ne suis pas payé de mon investissement ! Moralement, c'est un peu dur à encaisser. Là par exemple, il fallait juste jouer les bords rapprochants… C'est vraiment rageant. Maintenant, il reste une étape pour tenter de briller et de porter haut les couleurs de Gedimat. Elle va être très longue et très compliquée, avec des coefficients de marée supérieurs à 100, donc beaucoup de courant. Tout va se jouer sur cette dernière manche."
 

Solitaire du Figaro 2013  //  17/06/2013
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