Thierry Chabagny : « casque lourd pour rentrer à la maison ! »

Après sa superbe victoire dans la première étape, c’est en leader de La Solitaire du Figaro Eric Bompard cachemire que le skipper de Gedimat va s’élancer aujourd’hui dimanche (13h heure française) de Sanxenxo, pour un retour vers la Bretagne, via le cap Finisterre puis à travers le golfe de Gascogne. Les conditions s’annoncent très, très dures : vent fort de face et mer grosse. Au point que la sécurité pourrait par moments prendre le pas sur la régate.

Thierry, il faut maintenant laisser ta magnifique victoire espagnole dans le rétroviseur. Comment se présente cette 2e étape vers Concarneau ?
"Du près, du près et encore du près !  Et je doute que le bonheur soit dans le près… pour moi le bonheur c’est plutôt de rentrer vers Concarneau, car pour le reste, le vent va être fort et en permanence dans l’axe de la route. On va tirer des bords dans le gros temps pendant quatre jours et quatre nuits. Ce n’était pas l’année pour être bizuth, car c’est un coup à se dégouter de La Solitaire après la première étape qui était déjà bien copieuse ! »

La Direction de course a décidé d’une modification de parcours. Peux-tu nous l’expliquer ?
« D’une part nous n’avons plus à aller enrouler l’île d’Yeu et d’autre part il faudra respecter une marque dans le nord-est de Gijon, environ 24 heures après le départ. Ce qui fait que le parcours se décale légèrement à droite de la route directe prévue à l’origine. L’idée c’est de nous faire sortir du vent le plus fort un peu plus rapidement et d’éviter que certains aillent jouer justement dans le trop gros temps. En distance c’est quasiment pareil : 515 milles (contre 522 prévues initialement ndr). »

Le vent sera modéré au départ mais il sera très fort au cap Finisterre?
« Oui, comme la région est assez montagneuse, le vent de Nord-Est n’arrivera pas à rentrer dans jusqu’à Sanxenxo et dans la baie de Pontevedra. Au départ cet après-midi, on progressera dans du vent thermique de sud-ouest d’une dizaine de nœuds. S’extraire de la baie sera la première difficulté et il faudra surtout bien gérer la transition entre ce vent thermique et le suivant, synoptique, c’est à dire ce flux de Nord-Est engendré par l’anticyclone. Au fur et à mesure qu’on avancera vers le nord, il ne fera que forcir jusqu’à atteindre des 30 nœuds moyen, 40 dans les rafales, et une mer très grosse en approche du cap Finisterre. Je pense qu’on va aller louvoyer dans toutes les baies pour s’abriter de la mer autant que possible. Il faudra bien suivre les oscillations et il peut y avoir du jeu au louvoyage, par exemple dans la baie de La Corogne, qui est la plus grande sur notre parcours. Ce sera ultra physique, avec des dizaines de virement de bords et aucun sommeil possible au moins pendant les 24 premières heures.»

Quelle est l’ambiance à bord dans ce genre de conditions très musclées ?
« C’est un peu une boucherie… ce sera ambiance casque lourd pour rentrer à la maison ! Tu enfiles ton harnais, ta brassière de sécurité, tu t’attaches et tu prends d’énormes paquets de mer dans la figure à chaque instant. Tu joues à saute moutons dans le chaos des vagues, tu es toujours à la barre à regarder sans cesse la force et la direction du vent, à te demander si tu dois réduire la toile ou au contraire en renvoyer. C’est très physique. Je suis bien entraîné, donc pas le plus à plaindre, mais ce n’est pas pour autant que je raffole de ce genre d’exercice ! Le cap Finisterre c’est le cap Horn européen, il agit comme un véritable accélérateur de particules, et on est exactement dans la configuration où les champs de vent se compriment et ça accélère fort dans une mer démontée. Pas question de dormir évidemment et bien difficile de s’alimenter. La sécurité devient une donnée encore plus importante. Parfois tu es obligé de baisser le curseur compétition pour augmenter celui de la sécu. Il y aura surement des moments où il faudra seulement agir en bon marin pour préserver le bonhomme et le matériel. Déchirer le solent par exemple, ça peut être fatal. Je me sens bien physiquement et je suis prêt pour cette bagarre. J’ai passé la deuxième bosse de ris au cas où réduire la grand-voile à un seul ris ne serait pas encore suffisant. Par-dessus le marché il faudra faire attention au trafic le long des côtes, notamment aux pêcheurs. Par moment il faudra savoir être sage et ne pas prendre de risques inconsidérés.»

Ce genre d’étape peut-il créer des écarts importants ?
« Vu la difficulté et la longueur, oui je pense qu’elle peut créer de gros écarts à l’arrivée surtout que celle-ci se jouera aussi au près, comme toute la course, sans doute dans la nuit de mercredi à jeudi ou jeudi matin. La dernière simulation que j’ai fait tourner donnait 3 jours et 18 heures pour boucler le parcours. Et au près on n’avancera qu’à environ 6 nœuds… il ne faudra pas être loin du leader en distance si tu ne veux pas concéder beaucoup de temps. En clair, il faut se débrouiller pour ne pas être derrière ! »

Partir en tant que leader change quelque chose pour toi ?
« Non. Il n’y a qu’au ponton que ça change quelque chose parce qu’on vient me voir toutes les cinq minutes ! Mais une fois que tu as mis tes bottes, ta cagoule et ton ciré, dans ces conditions-là tu es un marin comme les autres : tu te bats pour survivre et faire marcher le bateau. Peut-être que ça changera juste la façon qu’ont les autres de me regarder, mais ça ce n’est pas mon problème ! Moi je vais naviguer comme d’habitude, en essayant de faire le mieux possible. Je ne vais pas m’amuser à tenter de marquer qui que ce soit, ce serait ridicule. J’observerai Yann Eliès mais pas plus que Gildas Morvan, Alexis Loison, Jérémie Beyou, Adrien Hardy ou les autres. C’est toujours intéressant d’observer ceux qui naviguent bien dans le gros temps. De mon côté, je m’en sors souvent bien dans ces conditions. »

Et l’arrivée chez toi à Concarneau ?
« Ah ça en revanche c'est énorme ! Il y a un gros côté affectif pour moi. La première marque du parcours d’approche de l’arrivée c’est la cardinale Basse Jaune des Glénans… une bouée que je vois de mon salon quand je suis chez moi ! Je sais que pendant toute la traversée du golfe de Gascogne, de Gijon à l’arrivée j’y penserai et que ce sera un objectif ultra motivant. Pendant toutes ces heures de barre quasi machinales, au près, pendant 250 milles je vais me dire que je vais vers mes enfants, ma femme, mes proches, ma maison. Vers mon cœur de vie. »

Solitaire du Figaro Eric Bompard cachemire  //  07/06/2015
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