Thierry Chabagny : « J’en ai tellement rêvé ! »

Pour sa 14e participation à la grande classique, Thierry Chabagny a remporté cette nuit à Sanxenxo sa première étape de la Solitaire du Figaro Eric Bompard cachemire. Après quelques courtes heures de sommeil, il revient sur cette victoire si importante pour lui.

Thierry, après une très courte nuit, ta réaction? Que change cette grande victoire?
"J'ai à peine le temps de me retourner que j'ai 40 textos qui tombent. Je trouve un peu de connexion Wifi et il y a 50 messages de plus… Je reçois des félicitations et des encouragements de partout. Mon fidèle sponsor Gedimat est aux anges, ma femme n'a plus de voix... C'est juste fabuleux parce que je sais à quel point cette victoire est aussi celle de tous mes proches. C'est aussi la victoire des gens qui vivent avec moi, qui me font confiance, celle de mes préparateurs et de tous ceux qui me soutiennent depuis si longtemps. Tous ces gens-là savent que je courais après ce truc que je n'arrivais pas à atteindre, alors que ça ne s’est joué à rien de nombreuses fois. J'ai gagné d'autres titres, comme le Trophée Jules Verne, mais c'est autre chose. La Solitaire c'est ma course de référence. Je me souviens aussi que l'an dernier on a démâté en tête de la Transat AG2R La Mondiale et que de nombreuses fois je ne voyais pas mes efforts récompensés. J'en ai tellement rêvé, je l'ai tellement imaginée cette première victoire d'étape ! »

Le signe indien est vaincu?
"Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai dû relativiser une déception en me disant que je manquais juste d'un peu de réussite. On trouve toujours de bonnes raisons. Combien de fois j'ai entendu 'tu as bien navigué', mais il n'y avait pas la victoire au bout. C'est aussi pour ça que je dis que c'est la victoire d'un réseau, elle donne raison à mon sponsor qui me donne les moyens de bien faire les choses et à tous ces gens qui ont cru en moi et qui m'aiment. C'est ça l'important. Aujourd'hui, j'ai réussi à le faire, c'est la fin d'une frustration."

Pour certains, une première victoire d'étape agit comme un déclic et ils enchainent…
"Est-ce que ce sera le cas pour moi, je l'espère bien sûr mais seul l'avenir nous le dira. Battre le record du Trophée Jules Verne dans l'équipage de Loïck Peyron était un truc énorme mais en solitaire, il me manquait cette importante victoire. Depuis 2006 quand j'ai terminé 2e du classement général, je savais que je pouvais le faire. En 2007 j'étais à deux doigts d'en gagner une, en Espagne déjà, et je termine 4e. En 2009 je finis deux étapes à la deuxième place derrière Jérémie Beyou et au final c'est Nicolas Lunven qui gagne le classement général. Même auprès de mes adversaires j'avais cette réputation du gars qui navigue bien mais qui au final termine quatrième ou septième… Parfois j’ai été le champion du monde de l’absence de chance ! Et celle-ci aussi sur la fin, elle a bien fini tourner comme ça à un mille de la ligne d'arrivée ! Honnêtement, je n'y ai cru qu'à 5 mètres de la ligne, juste avant je pensais qu'elle allait m'échapper celle-ci aussi, je me suis vu quatrième ou septième. En fait j'ai gagné deux fois cette étape : je l'ai gagnée à la fois d'un point de vue cartésien si on considère ma navigation du départ jusqu’à 4 milles de l'arrivée… Et une deuxième fois en mode aléatoire cette nuit, quand on ne comprenait même plus pourquoi le bateau avançait et que la vitesse cible était de 0,4 nœud ! C’était incroyable de lenteur : le temps passait et on était toujours à une heure de l’arrivée ! A un nœud à un mille du but, à 0,4 nœud à 0,4 mille de la ligne, à 0,1 nœud à 0,1 mille… c’était dingue. Je m'en souviendrai toute ma vie de cette étape ! J'ai débloqué le compteur, pour la suite on verra…"

L'hommage des autres coureurs est important pour toi ?
"Oui, ça fait forcément plaisir et chaud au cœur quand Jérémie Beyou saute de son bateau à l'arrivée pour me serrer la main, me féliciter, me dire que j'ai bien navigué et que je la mérite. Idem pour Yann Eliès avec qui je suis copain. Sur mon téléphone j'ai des messages de marins comme Jacques Caraës, Morgan Lagravière, Armel Le Cléac'h… Je mentirais si je disais que ce n'est pas agréable !"

Cette étape était très variée et complexe, avec beaucoup de petits coups à jouer…
"On a eu de tout : du près, du portant, de la molle, du vent fort et de la mer grosse... Il fallait s'adapter à chaque fois et prendre les bonnes décisions. J'avais le schéma bien en tête et le fichier météo que j'utilisais était plutôt bon. A chaque coup stratégique potentiel je me disais où je voulais être tout en faisant aller vite le bateau. Je n'étais pas réellement en état de grâce mais j'ai eu souvent la sensation de me dire que ce que je faisais était bien, allait dans le bon sens. Je m'encourageais à chaque fois - 'c'est bien, c'est bien'…- c'est une super sensation de naviguer devant avec les meilleurs et de voir que tu grappilles et que tu reprends des places. Surtout qu'avec des Eliès, Beyou, Dalin, Loison et compagnie, je n'étais pas avec des mauvais ! Je me disais souvent : 'ne fais pas de connerie, ne t'endors pas au mauvais moment’, mais je ne m'enflammais pas non plus car pour avoir vécu une cinquantaine d'étapes de la Solitaire, j'ai déjà connu cette situation où tu es en tête, tout semble fonctionner... Mais tu ne gagnes pas à la fin."

Le tournant de cette étape, c'est ta décision au cap Finisterre quand tu vas chercher au large dans le gros temps. Raconte-nous…
"Celle-là je la préparais depuis longtemps. Je savais que j'allais faire ça. J'ai joué la pression, alors que les autres ont joué la direction du vent. Quand il y a une rotation du vent comme ça, la théorie dit qu'il vaut mieux faire l'intérieur du virage, c'est ce qu'ont fait Yann Eliès et les autres de devant. Mais je savais aussi - j'avais notamment étudié ça avec Mino Vittet voilà deux ans - qu'au cap Finisterre il y a un peu plus d'air au large, même dans ce schéma météo. Ceci dit, il faut accepter d'aller dans plus de vent et plus de mer alors qu'il y'a déjà 25 nœuds où tu es et des montagnes d'eau qui te tombent dessus, une mer horrible… Mais tu fais aussi un empannage de moins, ce qui fait un risque de moins de déchirer ton spi ou casser quelque chose. Je me suis dit 'j'empanne dans une heure', j'ai vu qu'Alexis Loison était le seul à faire comme moi et ça m'a un peu conforté dans ma décision, car ce n'est pas évident de laisser le groupe de tête. Après, j'ai répété dix fois l'empannage dans ma tête, je l’ai préparé à fond… Je regardais ma montre toutes les 5 minutes avec la tentation de le déclencher trop tôt pour retrouver du vent et une mer plus maniable. Au final c'était parfait, la manœuvre s'est très bien passée sans accroc et j'ai collé 3 milles aux autres. C'était jouissif, même si je savais qu'ils reviendraient à un mille de moi car plus j’avançais vers le sud et moins il y avait de vent. Quand tu oses un gros coup comme ça et que tu vois que ça paye, que tu as résisté à la tentation d'accompagner les autres, c'est génial. Mais j'ai dû lutter contre une partie de moi qui voulait empanner plus tôt…"

Les conditions étaient vraiment musclées après La Corogne ?
"Oui et même pendant cet empannage. Un moment j'ai retrouvé la vision du contraste en mettant mes lunettes de soleil et je me suis dit 'mais bon sang, la mer est défoncée, c'est chaud, là !’ Tu dévales des talus énormes, peut-être 5 mètres de creux, et  le bateau tombe dedans en faisant un bruit affreux. J'ai connu bien pire mais là tu avais quand même une très grosse houle et surtout des lames de face qui t'arrivent dessus à la même vitesse que celle de ton bateau… ça fait de très gros chocs. Je n'ai rien cassé heureusement, mis à part un petit lashing de poulie."

Au classement général, vous êtes huit à tenir en un peu plus d'une demi-heure et il y a deux heures d'écart à partir du 10e. Des favoris accusent parfois plus de 3 heures de retard, certains même plus de 4 heures. Qu'en penses-tu?
"Il y a les survivants et les autres. Peu d'écart entre nous dans les huit premiers, mais maintenant c'est 'balles neuves' et dimanche ce sera reparti pour une autre course. Le classement général c'est un truc que je ne regarde pas avant le départ de la dernière étape. Je ne vais pas me mettre de stress avec ça même si j'ai de l'ambition. Et puis pour le moment, j'ai bien assez de bonheur avec cette victoire d'étape ! Je ne suis surtout pas en train de me dire ‘bon sang je suis en tête du classement général’. Je vais aller faire du bateau à voiles et on verra déjà où on en est à Concarneau. La Solitaire c'est quatre courses et un classement général qui est la conséquence de ces quatre courses. J'ai gagné la première, c'est tout, pour le Graal on verra plus tard. Il faut jouer chacune des quatre étapes comme si c’était la dernière. Quand j'étais étudiant et que je passais des examens en pagaille mon père me disait ça : ‘Tu as réussi ou raté une épreuve? Ok, c'est bien ou ce n'est pas grave, mais passons à la suivante…" C'est dur pour les gars qui ont pris trois heures. Je sais aussi ce que c'est que trainer au pied ce boulet. J'ai évité ce boulet pour le moment. Mais je répète, la Solitaire c'est la somme de quatre courses et la deuxième commence dimanche… »

Quel est ton programme espagnol pendant ces trois jours d'escale avant de repartir pour la deuxième manche?
"Bien me reposer parce que je suis allé à la limite de la zone rouge, physiquement : je suis évidemment en gros déficit de sommeil. Si j'ai beaucoup dormi mardi, j'avais dormi seulement 40 minutes la veille, aucune le dimanche et aucune depuis la nuit de mardi à mercredi. Quand tu es en tête dans le final, tu sens moins la fatigue et même si tu lui demandes ton cerveau refuse que tu ailles dormir (rires)! Donc l'objectif est d'abord de bien récupérer, puis de se mettre dès demain dans l'étude de la navigation et de la météo pour la deuxième étape. J'espère qu'on ne devra pas affronter au près la mer qu'on a vécu au portant du côté du cap Finisterre… Parce que si c'est le cas, ça peut être trois fois la peine, dix fois la peur!"

Solitaire du Figaro Eric Bompard cachemire  //  04/06/2015
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